Le monopole arabe gagne Venise, puis toute l'Europe

C'est en 1615 que le premier bateau, chargé de café, gagne Venise, les Vénitiens étant accoutumés à sillonner les mers et à commercer avec Constantinople. D'autres bateaux gagneront l'Angleterre en 1637 et Marseille en 1644. Jusqu'alors, le café était resté une curiosité de l'entourage des voyageurs en ramenant de l'Empire Ottoman. L'approvisionnement des Vénitiens devient alors une entreprise fort lucrative pour les Arabes, qu'ils seront capable de conserver pour eux seuls pendant près d'un siècle, en s'assurant qu'aucune graine susceptible de germer ne quitte le pays ; les fèves sont ébouillantées ou encore, grillées et les plantations sont gardées loin des yeux des visiteurs. Le Yémen restera, jusqu'à la fin du XVIIè siècle, le seul centre de ravitaillement des importateurs européens. Les lignes d'importation du café en Europe étaient dépourvues de constance et c'est alors qu'il fallut trouver d'autres moyens de produire le café.

La ruse de l'entreprise hollandaise

C'est en 1616 qu'un marchand hollandais réussit à dérober quelques caféiers à Moka et à les ramener intacts à Amsterdam, où ils seront soigneusement conservés au Jardin Botanique. Mais les Hollandais avaient déjà une longueur d'avance sur les Vénitiens ; ils possèdent des informations en quantité considérable provenant des botanistes et ils étudient déjà les possibilités de culture et de commerce du café, alors que les Vénitiens accueillent leur premier lot de café vert. Les plants ramenés de Moka donneront des graines saines qui pourront être implantés, au milieu du XVIIè siècles dans les îles de Java, où des essais de culture y seront faites avec succès et ainsi la compagnie hollandaise des Indes orientales fera l'extension de la culture dans leurs colonies insulaires de Sumatra, du Timor, de Bali et des Célèbes, puis en Inde, qui au XIXè siècle deviendra le plus gros producteur de café. Une autre histoire est racontée quant à l'implantation du café en Inde ; on raconte qu'un pèlerin musulman, nommé Baba Budan, parvient, en 1650, à ramener sept plans de caféiers sains qu'il plante à Mysore, en Inde, et dont les descendants y subsistent encore aujourd'hui.

Une version différente raconte que les Hollandais auraient dérobé des grains de café sains, plutôt que des plants et auraient planté ces graines à Ceylan qui donnent de magnifiques arbustes et qui inciteront les Hollandais à faire la culture du café à grande échelle en ce lieu.

Le café en Grande-Bretagne : avant-gardisme, institutionnalisation, prohibition et déclin

L'Angleterre fut dans les premiers pays à importer du café. Il en est à croire qu'un réfugié turc, établi à Oxford, aurait été le premier à faire venir du café en 1637. La boisson connut un grand succès auprès des étudiants et des professeurs pour les mêmes raisons qui avaient séduites autrefois les imams musulmans. Ainsi naîtra le Oxford coffee club, connu plus tard sous le nom de Royal Society. Pourtant, c'est vers 1650 que la première coffee house baptisée The Angel, sera fondée par un juif d'Oxford. Une autre suivra dans le quartier Cornhill de Londres par un Grec du nom de Pasqua Rosée.

Le café avait ses partisans, comme il avait ses adversaires ; les Anglais, semble-t-il, préféraient préparer du thé que du café, trouvant trop complexe le processus de torréfaction, de mouture et de préparation, sans compter les commentaires désobligeants de journalistes du XVIIè siècle, qui le qualifiaient de « sirop de suie et d'essence de vieilles chaussures » ou encore qu'il était fait « de vieilles croûtes et de lambeaux de cuir brûlés et réduits en poudre ».

Quoi qu'il en soit, les coffee houses évoluent et deviennent de véritables institutions vers 1660 et le resteront pour un demi siècle. Même les pires fléaux, comme la peste de 1665 et l'incendie de la capitale en 1666 ne freineront pas l'essor des cafés, car ils deviennent bientôt le lieu de rencontre des hommes d'affaires qui traitent, échangent, signent des contrats ; de grandes compagnies y voient même le jour et en font leur adresse. Les cafés sont aussi fréquentés par des philosophes, des artistes, des gens de lettres, des avocats et des politiciens, et cette fréquentation firent des cafés un endroit où les idées libérales naissaient facilement des conversations entre les gens de la place et des pamphlets qui y étaient distribués. Vers 1675, tout ce brasse-camarade amène le roi Charles II, craignant le pire contre sa personne et le royaume, ordonna la fermeture des cafés. Malgré le support que la royauté obtenait du peuple, surtout des femmes dont la fréquentation des cafés était prohibée, la fermeture des cafés fut de courte durée, mais réglementée ; il était interdit de lire les journaux et les écrits diffamatoires, de déclarer, divulguer, proférer le moindre commérage sur le gouvernement. Difficiles à faire respecter, ces mesures désespérées sont bientôt abandonnées et les cafés continuent de fonctionner comme avant.

Le café et les viennoiseries

1683. Assiégée pour une seconde fois par l'armée turque, Vienne est sur le point de capituler quand, une nuit, un jeune polonais ayant vécu 10 ans à Constantinople (Istanbul), connu sous le nom de Franz Goerg Kolschitzky, offre ses services pour traverser les lignes ennemies. Habillé à l'orientale, il réussit à s'infiltrer chez les Turcs et rapporte des informations cruciales sur les assiégeants. L'Archiduc de Lorraine réussit donc à mettre les Turcs en déroute, qui laissent derrière armes, munitions et provisions dont cinq cents sacs de café. Accueilli en héro, le jeune Franz reçut la citoyenneté autrichienne, les cinq cents sacs de café et l'autorisation d'ouvrir un débit de café, le « Zur Blauen Flasche » (« À la Bouteille Bleue ») dans la ville. Ayant appris à préparer le café à la manière turque, il ne connaît pas le succès. Il a alors l'idée de filtrer le café et d'y ajouter une cuillère de crème et une autre de miel. Son succès est immédiat et c'est ainsi que, sur sa lancée, il met à la disposition de ses clients tous les journaux de la ville et qu'il demande à son ami pâtissier de créer un cake à la forme de croissant de lune, en souvenir du drapeau turc. Ainsi est né le Kippfel, un grand classique des viennoiseries actuelles.

L'extraordinaire histoire de Lloyds

C'est en 1688 qu'Edward Lloyd ouvre un débit de café sur Tower Street à Londres. En transférant l'établissement sur Lombard Street en 1691, près du Stock Exchange, il acquiert énormément d'amateurs comme des marins, des boursiers, des avocats et des assureurs, qui deviennent peu à peu des réguliers de la place. En 1696, le propriétaire du café lance son propre journal qui diffuse des informations pertinentes à la marine ainsi qu'au commerce maritime. Le Lloyd's journal fait en sorte que la salle principale du café se transforme en véritable salle de vente pour les cargaisons et les navires, si bien que même les butins de guerre y sont partagés. Le café est ainsi aménagé pour les besoins des marins : une station météo, une bibliothèque remplie de cartes du monde entier et le grand livre des Lloyds mettant à jour les naufrages et les navires arrivés à bon port. Edward Lloyd meurt en 1713, mais les affaires ne s'arrêteront pas là ; en 1769 un groupe de professionnels établiront le New Lloyd's Coffee House sur la Popes Head Alley. Deux ans plus tard, 79 membres du groupe paieront 100 livres sterling pour des nouveaux locaux. Lloyd's cessera d'être un coffee house et deviendra la propriété des membres inscrits. Les événements s'enchaîneront jusqu'à ce que Lloyd's soit admis par le parlement, en 1824, comme compagnie d'assurances maritimes autre que le Royal Exchange et London Assurance. Les premières polices d'assurances non-maritimes de Lloyd's apparaîtront vers la fin du XIXè siècle, jusqu'à devenir la plus grande compagnie d'assurances - et de réassurances- du monde.