Le vin d'Arabie

La consommation du café au sein des communautés religieuses de l'Islam suivit l'exemple de l'histoire du mufti d'Aden. Ce récit, écrit par un Arabe en 1587, relate l'usage du café et de son développement dans le Moyen-Orient et raconte le périple d'un mufti d'Aden, en visite en Perse, au milieu des années 1400. Le mufti y rencontra des compatriotes en train de déguster du café. À son retour à Aden, considérablement affaibli par son voyage, le mufti se rappela de la concoction que dégustaient ses amis et en fit chercher. Il se rendit alors compte que la dégustation de cette boisson le rendait plus gai et vif et qu'elle lui permettait de rester éveillé sans l'incommoder.

Les premiers à adopter ce rituel fut d'abord adopté par les communautés d'Aden et c'est ainsi que les communautés religieuses d'Arabie suivirent son exemple et adoptèrent aussi le rite du café. Le vin étant prohibé par les lois de Mohamet, les muftis commencèrent à consommer le café qui n'était pas considéré alors comme une substance illicite et fut ainsi appelé « vin d'Arabie ». Le café se prenait au sein de la mosquée selon la hiérarchie ; l'imam servait ses derviches puis l'offrait aux fidèles présents. La consommation du café, se faisant sur un fond de musique religieuse, devint alors un rite pieu et salutaire, si bien que la fréquentation de la mosquée devint plus populaire.

Les autorités religieuses voulurent restreindre cette tendance et limitèrent la consommation du café seulement aux religieux durant leurs périodes de prières nocturnes. Mais les fidèles, considérant cette boisson favorable aux échanges et agréablement stimulante, en firent la vente ouvertement dans la région, ce qui attira une foule de gens, étudiants, voyageurs et travailleurs de nuit. La consommation personnelle du café prit de l'ampleur et fut surtout consommée durant le mois du ramadan.

Bientôt la tradition du rite du café s'entendit jusqu'à la Mecque, puis inévitablement dans les autres grandes villes. C'est ainsi que le café gagna bientôt toute l'Arabie puis se propagea en Égypte et en Syrie, puis en Espagne, en Inde et en Afrique du Nord, grâce aux armées musulmanes qui, partout où elles allaient, introduisaient le café.

Le café devint si présent dans la communauté islamique que les citoyens buvaient le café chez eux ou dans les endroits de rassemblement prévu à l'effet de sa consommation. Puis fut introduit comme un critère dans les contrats de mariage, obligeant le mari à donner à sa femme autant de café qu'elle le désirait ; un divorce pouvait être demandé dans le cas d'un manquement à cette condition.

Les maisons de café perses

On pense que le café, avant de se répandre dans toute l'Arabie, aurait pris racine en Perse, dans d'élégantes et spacieuses maisons de café dans les quartiers chics de villes perses. Les guerriers perses qui auraient refoulé l'instauration d'Éthiopiens au Yémen, auraient pris goût à ces cerises rapportées du berceau du caféier sauvage. La légende du mufti d'Aden fait aussi référence à la consommation du café en Perse au XVè siècle.

Les maisons de café devinrent si populaires qu'on y invitait des mollahs - experts en affaires aussi bien légales qu'ecclésiastiques - pour divertir les clients par leurs discussions sur la poésie, l'histoire et le droit. Ces amuseurs publics étaient installés sur des chaises hautes au centre de la place, d'où ils débitent leurs histoires.

Le café chez les Turcs

Les deux premiers cafés de Constantinople ouvrirent leurs portes aux environs de 1554, richement décorés de tapis et de somptueux divans, où se rejoignaient amateurs d'échecs et personnes studieuses. Plusieurs autres cafés ne tardèrent pas à ouvrir, toujours bondés de gens appréciant les histoires, les poèmes, les chants et la danse. Le statut social de la clientèle de ces cafés n'a pas été encore cerné, certains croyant que seuls les ordres inférieurs fréquentaient les café, alors que d'autres croient qu'ils rassemblaient toutes les classes sociales, sans savoir si elles s'y mélangeaient.

Les Turcs prirent l'habitude de boire leur café brûlant dans des coupes de porcelaine dépourvues d'anse. Le café, aussi chaud que possible était alors bruyamment siroté, même lapé, si bien que les consommateurs pouvaient passer plus d'une heure sur la même tasse. Cette drôle de musique venant de centaines de buveurs sirotant leur café en même temps, amusait beaucoup les étrangers bénéficiant d'un café « caba » - gratis.

Le café, déclaré illicite

Au cours du XVIè siècle les chefs politiques et religieux d'Arabie se sentirent menacés par le pouvoir extraordinaire de la consommation du café, créant un état propice à la création d'idées nouvelles, même subversives face à l'État. Pis encore, la fréquentation de la mosquée avait décliné depuis que la consommation du café avait été autorisée dans d'autres lieux.

La mise au ban du café a été instituée d'abord dans la ville sainte de La Mecque par une assemblée de muftis, de juristes et de médecins, jugeant le café illicite au même titre que le vin, en plus que sa consommation semblait vile pour la santé.

Selon la légende, le gouverneur de La Mecque, Khair Bey, aurait été scandalisé par un groupe qui, se préparant à une longue nuit de prière, buvait du café. Il crut que le café pouvait enivrer les gens, tout comme le vin et, après avoir convoqué une assemblée de juristes et deux médecins perses, décida d'en interdire l'usage. En 1511, il prohiba la consommation de la boisson dans les lieux publics comme privés. Tous les commerces qui vendaient ou servaient du café furent soit brûlés ou fermés et leurs propriétaires évacués. Quand cette déclaration parvint au sultan d'Égypte, il fut surpris de la condamnation d'une boisson que Le Caire en entier considérait comme saine et bénéfique et chargea ses hommes de loi de punir, par la mort, le gouverneur et les médecins perses. Malgré la prohibition du café, les gens continuaient d'en consommer en cachette et l'année suivante, le café connut un nouvel essor. À Constantinople, des débats obscurs se poursuivaient, tentant, en vain, de déclarer le café illicite. Manquant de support de la population, les hommes de loi, finalement découragés, autorisèrent la vente et la consommation du café en privé, jusqu'à la nomination d'un mufti bien moins sévère, qui autorisa la réouverture des maisons de café, à la condition que des impôts proportionnels au chiffre d'affaire soient prélevés. D'autres vaines tentatives d'enrayer le café de la carte du Moyen-Orient échouèrent inexorablement, les opinions divergeant et le support manquant, si bien qu'à la fin du XVIè siècle, la consommation du café au Moyen-Orient était devenue une coutume ancrée dans les mœurs.